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PROFILS - Samedi, avril 26, 2008 21:37 - 0 Comments
Mounir Ferram: L’homme qui a échappé à son destin
Une famille très modeste ; le père, un fqih sévère, pour lequel «le dessin est blasphématoire» ; Mounir comprend très tôt que les études seront sa seule voie de salut.
C’est à dix-huit ans qu’il découvre le cinéma, à Grenoble où il est boursier.
Avec un doctorat en linguistique et un Dess en marketing, il est le seul Marocain à enseigner - la communication - au Conservatoire des arts et métiers.
L’histoire de Mounir Ferram aurait pu être celle de la majorité des Marocains qui, victimes de l’inégalité des chances couplée à l’ignorance ou à l’aveuglement des parents, se sont heurtés au mur du Baccalauréat ou ont abandonné leurs études dès le collège ou bien avant. Ce jeune homme, né à Khouribga en 1965, a décidé d’écrire autrement son parcours. Il dit humblement: «J’ai eu la chance d’agir sur mon destin, au moment exact où il était possible d’en corriger le cours. Avant cet instant «T», cela aurait été inutile, après, cela aurait été trop tard !».
Mounir naquit dans une famille pauvre où la forte présence du père écrasait tout sur son passage. De surcroît, ce père dominateur est fquih et tient le m’sid où le jeune homme va recevoir les coups qu’il esquivait à la maison. Bien sûr que son père l’aimait, à sa manière, mais il ne le savait pas encore. Ce qu’il savait, par contre, c’est que «la sensibilité fragilisait l’être humain», ou encore que «le dessin était blasphématoire». Dès l’âge de six ans, Mounir devait faire la prière et accompagner son père à la mosquée, le vendredi. Mais il ne ressentait pas du tout cela comme une oppression.
Très jeune, il est attiré par la langue de Molière
Mais l’enfant qu’il était avait besoin d’évasion, rêvait d’avoir des bandes dessinées entre les mains. Or il savait que cela était interdit, pas seulement à la maison mais interdit tout court, dans l’absolu, car «contraire à la religion et aux principes les plus élémentaires d’une vie saine». La plage, les vacances et même les flâneries sont à bannir, car il fallait «être un homme». Rigueur dans la vie de tous les jours, rugosité des rapports au sein de la famille, rudesse de la vie elle-même ; c’est ce «désert sentimental et émotionnel» qui va pousser le jeune Mounir dans les bras de la langue française où il s’échappait dans la lecture des classiques pour rechercher les nourritures dont il était assoiffé.
Et curieusement, alors que tout le poussait à détester «l’étranger» et une langue qui n’était pas la sienne, c’est le contraire qui se produisit. C’est cela même qui l’attirait mais il fallait le cultiver dans le secret. Et le jeune comprit aussi, en voyant le train de vie des familles d’ingénieurs de l’OCP qui vivaient dans l’aisance, que pour échapper à son destin, il fallait qu’il réussisse dans ses études. Ce sont ses enseignants à l’école primaire, puis, plus tard au lycée Ibn Yacine, qui comprirent et accompagnèrent cette attirance pour la langue de Molière. Mounir se souvient qu’il n’aimait ni les maths ni la physique, qui lui paraissaient d’une sécheresse contraire à ses penchants de jeune enfant songeur, plutôt attiré par les lettres et la philosophie. Il souhaitait échanger avec sa mère quelques idées, à défaut de quelques sentiments. Avec son père, il savait qu’il ne pouvait en être question l’espace d’une seconde.
De toute évidence, on peut imaginer la période de doute et de tentation de laisser tomber ses études et d’aller grossir les rangs de ceux qui succombèrent à la facilité d’aller travailler pour avoir une «liberté» trompeuse et illusoire. Il savait qu’il fallait attendre et il attendit patiemment son heure.
Il reste attaché à l’enseignement, mais ne résiste pas à l’appel d’un cabinet de conseil
Et c’est ainsi qu’il réussit son Bac avec brio, ce qui lui valut une bourse à Grenoble. Parmi lesbuleuses découvertes» qu’il fit en 1983, alors qu’il avait dix-huit ans, les bibliothèques et les salles de cinéma. C’est là qu’il commença à donner libre cours à cette soif de découvrir le monde. Mais il n’oublie pas les raisons de sa présence en France, et les 3 000 DH de bourse trimestriels lui semblaient une aubaine. Surtout qu’il avait été pris en charge par la solidarité estudiantine. Après un Deug, il choisit la linguistique comme discipline et n’en sortira pas jusqu’à l’obtention de son doctorat en 1997 à Jussieu, à Paris. Il ne s’en tint pas là, puisqu’il avait préparé parallèlement un Dess en marketing.
Une fois ses études terminées, il reçoit une proposition du Conservatoire des arts et métiers où il enseigne la communication. Et il est le seul Marocain à y enseigner aujourd’hui le marketing, qu’il enseigne aussi à Paris IV. Aujourd’hui, dit-il «non seulement, il faut apprendre à tout le monde à pêcher, mais il faut mettre chacun en posture d’apprendre aux autres comment transmettre cet art, celui d’être pourvoyeur de solutions, la manière la plus sûre d’éradiquer l’indigence intellectuelle».
Mounir Ferram, qui reste attaché à l’enseignement, veut s’ancrer dans la pratique, c’est pourquoi il a cherché à intégrer un cabinet de conseil. Et c’est à Victoria consulting (où il exerce toujours) qu’il est recruté comme directeur «marketing et alliances», peu de temps après son entrée dans la vie active. Selon lui, «l’intervention en entreprise est une manière de faire du coaching collectif. Le plus difficile est d’apporter du nouveau tout en évitant les résistances que tout ce qui est inédit risque de produire».